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Ivanka Paul, « Le crime parfait » (prose)

17 Jan
Avec Ivanka Paul à La Casita, Paris le 11 oct 2016

Avec Ivanka Paul à La Casita, Paris le 11 oct 2016

Le crime parfait

Sur la terrasse du café de la gare routière à Ploce il y avait beaucoup de place. Presque toutes les tables étaient vides. Ce n’était pas étonnant à cette heure ci. Vers  sept heures du matin tous les bus étaient partis.  Le dernier pour Dubrovnik vient de partir.  J’attendais le suivant pour Split. Il faisait frais. Au mois d’août les fortes chaleurs commencent vers huit heures du matin. J’attendais mon čaj à la menthe.

Ici on appelle  čaj  toutes les infusions. C’est le mot turc qui signifie thé/ tisane. Dans tous les pays de Balkans on dit čaj pour le thé et pour des infusions. On sert le čaj ici avec du citron et du miel. Ces ingrédients donnent le goût et la fraîcheur à cette délicieuse boisson.

Mon bus arriverait du Dubrovnik en direction de Split dans une heure. J’espère que mon čaj arrivera d’ici là. Le garçon du café était paresseux ; à peine réveillé. Il se frottait des yeux. Il n’était pas très propre. Pas très honnête non plus. Je l’ai vu derrière le comptoir  vider les fonds des bouteilles d’eau  utilisés par des clients ; pour les verser dans une bouteille vide. Une fois la bouteille remplie ; il la servait de nouveau. Dans ma rêverie je fus secouée d’un coup. Une voix féminine, assez douce  s’adressait à moi :

– Madame, est-ce que je peux m’asseoir à votre table ? 

Sur le coup je fus agacée. Je me disais  on ne peut pas rester tranquille ici cinq minutes. Pourtant, ce n’est pas la place qui manque. Après quelques instants d’hésitation, j’ai répondu à  sa demande :

– Mais oui, Madame, il n’y’a pas de mal. Vous pouvez vous asseoir à ma table.

Une fois bien installée, la dame s’est mise à raconter.

– Madame je vous ai aperçue en arrivant à la gare. Vous n’êtes pas comme des gens d’ici. 

– Comment ?, ça fut ma réponse.

– Vous avez l’air européen ; vous êtes distinguée ; posée ; avec une peau bien soignée, bien lisse. A vrai dire, à première vu j’ai cru voire une américaine. Je me suis dit qu’est ce qu’elle fait ici une américaine. Ma curiosité m’a conduite jusqu’à vous. Je suis même surprise que vous causiez notre langue.

– Je vous assure Madame je suis bien d’ici.  Ma mère est née ici dans un village voisin et mon père est de Komin. 

Les coutumes sont bien différentes ici. Ça change quand on vient de Paris. C’est rare de voire les personnes seules à table. Les gens se regroupent et ils se parlent. Les femmes se racontent leur vie ; même  si elles ne se connaissent pas. Les hommes font la même chose mais ils chantent dès qu’ils sont deux ensembles. Je me suis trouvée obligée de continuer à discuter. Je lui ai dit :

– Il est vrai Madame, je vis à Paris depuis longtemps. Je rentre ici chez moi de temps à temps.

– A, bon !, dit la dame. C’est ce que je me suis dit : cette femme  est une européenne. Moi aussi j’ me suis aventurée et j’ai vécu en Allemagne, dit-elle.

– Vous êtes allée en Allemagne ? Pourquoi vous n’êtes pas restée  là bas ?

– Je suis allée avec un but précis. Pour gagner un peu d’argent…

– Pour  composer votre trousseau, je lui dis.

– Non. Je suis allée  pour gagner un peu d’argent pour économiser et acheter quelque chose bien plus important.

– Si c’est si important je n’insiste pas !

– De toute façon je vous le dirai. Je suis allée en Allemagne pour trouver du travail et pour gagner un peu d’argent suffisamment pour acheter un pistolet.

– Un pistolet ? Comment ça ?, fut ma réponse.

– Et bien j’ai travaillé ; j’ai gagné de l’argent, j’ai acheté un pistolet. J’ai pris des cours du tir. Je suis rentrée avec mon pistolet.

– Un pistolet pourquoi faire ?

– Un pistolet pour tuer mon père, dit-elle.

À cette réponse je fus pétrifiée de la peur. Je regardais la position de ses mains ; à savoir s’il elle tient une main dans sa poche ou dans son sac. On ne sait jamais. Des rencontres bizarres comme celui-ci peuvent supposer n’importe quoi. Pourquoi moi. Elle s’est assise à mes côtés. Peut être pour me  tuer.  Cela peut être une folle, comme une terroriste.

Sans s’occuper de mes états d’âme, la fille continue son histoire. 

– Mon père est un policier de profession. En ce moment il est à la retraite, mais à l’époque de Tito il était  policier de la UDBA police politique du genre KGB. 

– Vous ne l’avez donc pas tué, lui dis-je avec soulagement.

– Mais non, laissez-moi finir ! 

Elle reprend  la suite de l’histoire.

– On ne savait rien de son travail ni de ses déplacements. Il était souvent absent,  surtout la nuit. Un jour, quand j’avais quatre ans, il est rentré. Comme il s’absentait de plus en plus souvent et de plus en plus longtemps, nous étions surpris. Ma mère restait seule avec nous, deux frères, ma petite sœur et moi. Quand il rentrait, il ne parlait pas. Il menait une vie dans laquelle nous n’étions pas du tout impliquées. Tout était secret. Pendant son absence nos avions une vie tout à fait différente de la sienne. Maman recevait du monde. On voyait souvent un Monsieur qui devenait familier. Nous l’appelions tonton. Notre tonton venait de plus en plus fréquemment. À l’âge de quatre ans je ne comprenais rien. Ce Monsieur est resté un jour plus longtemps que d’habitude. Ils se sont enfermés, ma mère et lui, dans la chambre de mes parents. Une voisine est venue. Elle m’a demandé où est ma mère. Je lui ai dit qu’elle est dans sa chambre enfermé avec un Monsieur. Ceci éveilla la curiosité de la voisine. Elle pénétra dans la chambre de ma mère. C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il se passe quelque chose de grave et de sérieux. Ma mère pleurait et suppliait la voisine de ne dire rien à personne. La voisine jurait qu’elle ne dira rien à personne mais à certaines conditions. De quoi il s’agissait, quelle étaient des conditions, je ne savais rien. C’est après que j’ai appris que la voisine a surpris ma mère au lit avec ce Monsieur. Elle les a trouvés en flagrant délit d’adultère. À l’époque l’adultère voudrait dire pour la femme  risquer sa vie. La voisine n’a pas tenue sa parole. Le lendemain matin tout le village et toute la région ont su l’histoire de ma mère et de son amant. On racontait les détails de la position dans laquelle la voisine a surprise ma mère avec son ami. C’est la voisine qui est devenue une héroïne. Et voilà que mon père est rentré. Quand ma mère a appris que son mari rentre et que  la nouvelle de sa trahison circule dans le village, elle savait bien quel malheur l’attend. Elle ne se sentait pas prête à aborder son mari, surtout pas à s’exposer aux insultes et à la torture et l’humiliation.  En rentrant dans la maison, mon père nous a interdit de rentrer dans le salon.  Les femmes du village se sont occupées de ma sœur et de moi et de mes frères. Comme je me suis trouvée en haut des escaliers, car je sortais de ma chambre, j’ai vu toute la scène terrifiante. Mon père avec quelques voisins dans le salon essaient de décrocher ma mère qui s’était pendue au plafond de la pièce. J’avais quatre ans. Ma mère s’est pendue devant la peur de rencontrer son mari. C’est en ce moment que j’ai juré de tuer mon père et notre voisine qui fut à l’origine du scandale. Dès que j’ai eu l’âge de travailler je me suis procurée des papiers pour travailler en Allemagne. À cette époque, comme  vous le savez, Tito  laissait partir des jeunes gens pour travailler en Allemagne. Cela rapportait des devises. Dès que j’ai gagné suffisamment d’argent pour acheter mon pistolet et pour payer des cours du tir, j’ai arrêté de travailler. Je suis rentrée chez moi et je préparais mon plan  pour le mettre en exécution. En deux reprises j’ai raté l’occasion pour tuer mon père. La troisième occasion était la bonne. Je me suis trouvée toute seule avec lui dans le salon. J’ai chargé mon pistolet et j’étudiais calmement les positions pour tirer. Mon père s’est assis à table en face de moi. Je me posais des questions est il mieux de le tuer en mangeant ou bien avant, pourquoi pas après le repas.  Il se trouve que mon père s’était marié après le décès de ma mère. Il y a quelques jours il a divorcé de sa deuxième femme. En ce moment, j’étais curieuse de savoir pourquoi il a divorcé de sa deuxième  femme. Est-ce que cette brave femme risquait le même sort que ma mère ? Vivre avec ce terrible homme qui faisait peur dans la région à cause de sa fonction  de flic. Voilà donc l’occasion de venger une deuxième femme. Il s’est mis à parler calmement. Pendant qu’il parlait j’observais la racine de son gros nez et ses sourcils  épaisse pour chercher l’endroit idéal pour placer la balle. J’ai ciblé un joli cercle entre les deux yeux. Je me remémorais des cours du tir, comment se concentrer pour ne pas rater le but. De temps à temps j’écoutais ce que mon père disait. Il a bien vu que je suis distraite.

« À quoi penses-tu ? »,  me dit-il.

« Rien, rien comme ça. »

Il a continué son récit.

« Tu as divorcé donc papa ? »

« Oui. Il fallait bien. Tu sais, ta petite sœur vient d’avoir ses dix huit ans. Ta belle mère lui a demandé de quitter la maison puisque maintenant elle est majeure. S’en était trop ! Déjà tu sais, maintenant que tu es grande, je peux te dire. Je n’ai aimé que ta mère. J’ai épousé  cette femme par nécessité. Mon travail exigeait de nombreux déplacements. Vous étiez petits. Je ne pouvais pas vous laisser seuls après le décès de votre maman. Mais elle n’a jamais remplacé votre mère. Je n’ai jamais retrouvé l’odeur du foyer qui s’est endormi quand ta mère a fermé ses beaux yeux. Maintenant qu’elle cherche à mettre à la porte mon dernier enfant, c’est-à-dire tout ce qui me reste de ma vie, c’était la goutte qui a fait déborder le vase. Ta petite sœur a dix huit ans. On vivra ensemble tous les deux. Je peux aborder mes vieux jours dans la douceur et la nostalgie du temps passé. Pour votre maman, je voudrais que tu saches. L’histoire de l’adultère est vite arrivée jusqu’à mon travail. J’avais pris congé pour savoir ce qui se passé exactement. J’ai tout compris et j’ai pardonné à ta mère. Sa vie avec moi était un enfer. Elle a beaucoup souffert. J’étais dans les services secrets. Je n’étais jamais à la maison. Elle s’occupait seule de mes enfants. Elle était irréprochable. Cette aventure j’ai été au courant. J’ai lui tout pardonné. D’ailleurs c’était à moi de demander pardon. Je n’étais pas le papa que vous méritez ni le mari qui lui fallait. Pourquoi alors ? Sous la pression du village elle n’a pas enduré le blâme et le ridicule. Elle devançait le destin. J’avais l’espoir de tout réparer malgré les rumeurs des villageois. Quand je suis rentré à la maison c’était trop tard. Elle a agit toute seule. Elle ne pouvait compter sur personne. Son amie la voisine l’a trahie en faisant le scandale. Elle a trouvé le suicide comme la seule issue de l’affaire. »

Avec son expérience de vieux flic de Tito face à cette jeune femme maladroite  qui avait une voix tremblante des gestes ridicules il a vite compris qu’il se trouve devant une collégienne qui n’a pas bien appris sa leçon.

« Tu as quelques chose dans ta poche », me dit-il. « Oui ». « Tu sais t’en servir. Fait attention tu peux te faire du mal. » « Ne t’inquiète pas ; j’ai bien dessiné le cercle. J’ai pris des cours du tir en Allemagne. » « – Laisse tomber les Allemands ! Je vais te montrer. Mais maintenant laisse-moi respirer. » « Qui a tué ma mère ? Et si on tuait la voisine ? » « Impossible ! », me dit papa. « Pourquoi ? » « Elle est morte par pendaison. » « Pourquoi ? Elle a trompé quelqu’un ? » « Après la disparition de ta mère le village était si catastrophé. Malgré l’adultère les gens ont trouvé qu’il est honteux de faire périr une femme formidable ; la mère irréprochable de quatre enfants. Ils se sont acharnés sur la voisine qui fut à l’origine de cette affaire scandaleuse. La pression était si violente qu’un jour on l’a trouvé pendue dans son étable. »

Avec mon pistolet qui ne sert plus à rien j’ai été entièrement désarmée. »

 

En continuant de complimenter ma toilette parisienne, la femme me dit au revoir. Mon bus est arrivé. Elle a été contente d’avoir compris qu’elle avait une mère et un père, ainsi qu’un village. « Qui a tué ma mère, répéta-t-elle. Si au moins on m’avait laissé la chance de pouvoir flinguer la voisine. »

Elle agita son mouchoir en direction de mon bus qui quittait son parking.

 

Komin, le 1er décembre 2016

 

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