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De la Fleuvitude – interview avec l’écrivain Aimé EYENGUE (5)

09 Juil

– Est-ce qu’il y a une liaison entre la Fleuvitude et la Négritude ?

"Par les temps qui courent", traité poétique d'Aimé Eyengué

« Par les temps qui courent », traité poétique d’Aimé Eyengué

– Bien évidemment, oui. Ce premier Congrès International s’emploiera à la démontrer aussi. D’ores et déjà, il vous suffit de considérer toutes mes réponses à vos questions précédentes, pour vous en rendre compte : à mon sens, cela est une évidence, qui coule de source même (rires), comme de l’eau de roche… (sourire) ; notamment, lorsqu’on considère la métaphore du Lamentin du Fleuve Congo élaborée par Senghor dans son évocation de la Négritude, qui, elle-même s’inspire aussi du Panafricaniste afro-américain, Dubois, qui inspire également Langston Hugues, avec My Soul has grown deep like the Rivers, dans sa démarche sur l’Universel…

La Fleuvitude se propose, dans sa quête de l’équilibre entre les humains de toutes les parties de la Terre, de faire se rencontrer les valeurs défendues par la Négritude et celles des autres coin du globe, sur leurs points de confluence, qui dépassent les considérations raciales : entre autres, les sources, les rivières, les fleuves et les mers ; la souffrance, les larmes, le sourire ou le rire, qui ne sont pas le propre d’une seule partie de la Terre mais relèvent bien de l’Humanité tout entière et du patrimoine culturel humain ou de l’humanisme réel. Tenez : Aucun fleuve sur terre n’a qu’une seule rive, par exemple ; ils sont tous de même nature, les fleuves… de vague en mascaret, de crue en décrue… 

Dans Par les temps qui courent…, il y a également une très grande place à l’évocation des chantres de la Négritude, avec un accent ajouté sur Aimé Césaire, qui a évoqué la puissance du Congo dès son premier livre Cahier d’un retour au pays natale portant la Négritude, dont il est aussi l’initiateur.

Je vous avoue que j’ai fini par me rendre compte moi-même que l’œuvre d’Aimé Césaire a eu beaucoup d’impact sur l’édification de mon univers culturel, parfois sans même que je m’en aperçoive toujours.

"Negritude et Fleuvitude" de Liss Kihindou

« Negritude et Fleuvitude » de Liss Kihindou

Enfin, Liss Kihindou a écrit Négritude et Fleuvitude : par la conjonction ‘‘et’’ dans ce titre, on peut réaliser que Liss en a trouvé une. Et, en lisant son ouvrage en s’en rend bien compte.

– Quelles seraient les définitions de ces deux concepts à valeur de théories et de mouvements littéraires en même temps ?

– Question difficile (sourire) : notamment sur la Négritude, qui n’a pas eu de définition conventionnelle, si ce n’est les définitions émanant de ses chantres les plus illustres, dont Jean-Paul Sartre d’ailleurs. Le concept Négritude a un rapport direct avec le mot Nègre, Niger ou Negro, donc la peau (soit dit en passant : certaines sensibilités intellectuelles font allusion à la signification « Prince » donnée au même mot « Niger » ; on a aujourd’hui comme pays, « Nigeria », et « Niger » à côte du fleuve Niger…). La Fleuvitude a un rapport direct avec le mot Fleuve, donc l’eau. Tout cela nous met face aux substantifs ‘‘peau’’ et ‘‘eau’’ ; qui riment !… (rire) ; ‘‘peau’’ n’allant pas sans ‘‘eau’’ ; car, l’eau, c’est la vie (le corps humain étant constituée à quasiment quatre-vingt-dix pour cent d’eau) ; donc, l’eau rafraîchit la peau, comme la Fleuvitude rafraîchit la Négritude ; comme pour la présenter apte à inscrire les valeurs culturelles des Noirs, longtemps niées, dans la civilisation de l’Universel, au même titre que les valeurs culturelles des autres parties de la Terre. L’eau est une valeur universelle, qui nous met tous d’accord, parce qu’elle est indispensable pour la survie sur Terre de toutes les races, noire, rouge, jaune et blanc : la Fleuvitude transcende la race.

Par ailleurs, il convient de signaler tout de même que, autant la Négritude que la Fleuvitude, ces deux concepts dépassent le seul domaine littéraire, pour influer la politique et les rapports humains simplement. Rappelez-vous que la Négritude a eu, par exemple, une influence dans le déclenchement du mouvement de la décolonisation de nombreux pays africains ; dans le même ordre d’idée, la Fleuvitude va s’employer à se mêler de la prévention et la résolution des conflits entre les êtres humains, pour le mieux-vivre-ensemble, bénéfique à l’équilibre planétaire.

En quoi un Roumain lambda[1] du Delta du Danube, ou un Russe du Caucase, peut se sentir directement concerné ou touché, dans son train-train quotidien, par la Négritude, qui, comme le mot le suggère se rapporte au Noir, donc à la race noire ; mais par le fleuve, oui. En effet, la Fleuvitude, de par sa proximité non pas à une couleur de peau, qui est un déterminant par trop controversé, mais au fleuve, concerne directement tous les êtres humains… Il y a sur cette terre des hommes des Roumains qui n’ont jamais vu un noir de leur vie et n’en verront peut-être jamais, du reste ; et c’est la même chose pour des noirs, dans le sens inverse ; pourtant ils ont déjà été en contact avec au moins un élément de la Fleuvitude, à savoir, une source, une rivière ou un ruisseau, un lac, un fleuve, une mer ou un  océan… au propre comme au figuré… Et chacun d’eux a son idée propre ou son éthique propre sur ces éléments de la Fleuvitude, mais, ne peuvent pas ignorer certaines réalités, qui nous instruisent tous, telles que : Tout fleuve vit de crues et décrues…, Noir ou Blanc tout être humain a des émotions, le rire, les larmes ou le sourire face aux évènements qui surviennent dans son voisinage immédiat… Comment croire par exemple à des fariboles telles que : ‘‘un Blanc a du sang blanc ou pur et un Noir du sang noir ou impur’’… Quelle mer n’a pas de vagues ? Même les mers mortes ont en.

Enfin, en ce qui est de la Fleuvitude, s’il n’y avait qu’une seule définition à rendre conventionnelle, que dis-je, universelle,  je ferais le choix la définition suivante bien globalisante : La Fleuvitude, c’est le retour aux sources. Car, qui dit Fleuve, dit source ; qui dit Fleuvitude, dit attitude ou aptitude humaine, travail humain en rapport au Fleuve ou autour du Fleuve… Donc, la Fleuvitude, ce n’est pas seulement le Fleuve ; la Fleuvitude, c’est à la fois la source, les affluents du fleuve, le fleuve lui-même et la mer (ou l’océan) où se déverse le fleuve :  ainsi, il n’y a pas de Fleuvitude sans la mer, tout comme je conçois qu’il n’y a pas d’existence d’une sorte de ‘‘Meritude’’, au sens du courant de la Fleuvitude ; et cela va de soi : la mer n’a pas d’embouchure ; outre le fait que ses eaux salées, qui diffèrent des eaux douces du fleuve, ne sont pas buvables pour l’être humain, qui risque quasiment sa vie en consommant l’eau salée de la mer en situation de manque d’eau douce ; sans oublier l’imaginaire de la mer avec le Commerce triangulaire ou, plus récemment, les mouvements tragiques des Migrants vers l’Europe…

Tenez : même les îles qui sont en plein milieu des mers possèdent des rivières ou des fleuves qui ont des eaux douces : le cas le plus célèbre, c’est l’Angleterre et sa Tamise mythique. Ce n’est pas non plus sur la mer que l’homme érige les barrages hydrauliques qui lui procurent de l’électricité, du courant, au quotidien… C’est sur le fleuve : en plus, le fleuve va quelque-part, le fleuve est dans la dynamique reconnue par Héraclite, il a un sens donné, se déplace, coule, d’un point de départ A vers un point d’arrivée A’ ; ce n’est pas le cas de la mer…

Après, il reste tout de même les dimensions esthétiques, stylistiques, métaphoriques ou littéraires de la mer, qui, elles, sont exploitables et ‘‘consommables’’, selon les cas, notamment pour quelque voyage… J’exploite, depuis 2013, en effet, un certain nombre de pistes de recherches littéraires et sociologiques autour des notions de Meriture et Meritude… ; des dérivées ou des sous-ensembles de la Fleuvitude, que j’explore, non pas comme courants de pensée mais comme influences littéraires ou culturelles : notamment avec la tentation toujours de l’ailleurs, de l’exil ou de la fuite en avant, d’un voyage sans retour, même par traîtrise… (ne serait-ce que par la plume), quand on se met en face de la mer. C’est de l’union des substantifs Mer et Ecriture, Mer et Etude que j’obtiens mes notions de Meriture et Merétude. J’ai d’ailleurs tenu, lors des tables-rondes célébrant les 60 ans de la Littérature congolais, en 2013, à soumettre ces réflexions aux débats publics dans la thématique qui était intitulée Sources d’inspiration et Personnes-ressources, avec deux tables rondes distinctes : l’une sur le Fleuve Congo (Le Fleuve Congo dans la Littérature et dans la Chanson) et l’autre sur la mer (La Mer dans la Littérature et dans la Chanson). Tout cela a donné les fruits que vous avez aujourd’hui, servis à tous : un Courant de pensées universelles, nommé La Fleuvitude ; et deux sous-ensembles de la Fleuvitude, la Meriture et la Merétude. Meriture que je fais bien rimer avec Nourriture : pour toutes nos Nourritures maritimes… (sourire). Eh oui : c’est le pétrole de la haute mer qui nourrit tout mon pays, en fait. Et, le comble, c’est que ce même pétrole est source de malheurs, comme si la mer nous avait vendus ou trahis pour de bon, auprès des esclaves de l’inhumanité tous azimuts.

Enfin, que l’on soit des plages maritimes, des plages fluviales, des rivières, des forêts , des vallées,  des savanes ou des plaines…, on est tous dans la Fleuvitude, le bateau de la vie ; ne serait-ce que par le fait que nous faisons tous au quotidien usage des expressions qui consacrent ou sous-entendent le fleuve. Vous savez, pour le cas du Congo, par exemple, j’ai pu révéler au grand public, lors d’une conférence-hommage, que notre illustre poète de la mer, Jean-Baptiste Tati-Loutard est aussi poète du fleuve ; sans oublier le fait que son aîné, le premier poète congolais en langue française, Tchicaya U Tam’si, quoique natif des bords de mer, est notre poète du fleuve par excellence.

Cela dit, la Fleuvitude nous renvoie à nos origines, à nos sources, qui nous permettent de recouvrer notre Humanité. En effet, la Fleuvitude, c’est la vie dans toute sa diversité. La Fleuvitude, c’est le fleuve et ses à-côtés : la vie grandeur nature ; et la vie, c’est comme un bateau qui, à chaque port, embarque et débarque des passagers, comme des gens donnent la vie tandis que d’autres quittent la vie. La vie est donc autour du fleuve : autrement dit, la Fleuvitude veut dire éveillez-vous, soyez hospitaliers, tout en étant enracinés ; car il n’y a pas de mondialisation qui tienne sans racines. Une fois de plus, la Fleuvitude est un art de l’équilibre comme la vie elle-même est un art de l’équilibre : enracinement d’un côté, ouverture de l’autre et la Fleuvitude au milieu ; la Fleuvitude étant le point d’équilibre au milieu de ces deux côtés de la vie des êtres humains ; parce que la Fleuvitude est en même temps l’art de l’équilibre entre l’eau et la lumière, par la symétrie de l’être ; et l’eau, c’est la vie, rappelons-nous ; l’être, l’homme, l’arbre, la terre, comme la poussière ; la lumière, le soleil (le temps, le sens de la vie, le feu)… Vous savez : l’être humain, comme un arbre qui sort de la terre, a besoin d’au moins vingt pour cent de lumière pour vivre ; et la Fleuvitude est son courant (son électricité en quelque sorte) ; la Fleuvitude est le courant d’air qui le porte, et le supporte même, comme je le donne à comprendre une fois de plus, sous diverses occurrences, dans Par les temps qui courent…

(à suivre)

Propos recueillis par Marilena Lica-Masala

Poète, prosateur, traducteur, interprète d’origine roumaine,

Présidente de l’association LAM de FRANCE (Les Arts Mètis de France)

 

Paris, le 6 juillet 2016

Mise en ligne le 9 juillet 2016

Note :

[1] Lambda : n’importe quelle personne.  

Bibliographie :

Aimé AEyengué, Par les temps qui courent…, traité poétique sur la philosophie du temps, Paris, les éditions L’Harmattan, collection Poésie(s), 2015

Kiss Kihindou, Négritude et Fleuvitude, préface de Boniface Mongo-Mboussa, Paris, les éditions L’Harmattan, 2016

 

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