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De la Fleuvitude – interview avec l’écrivain Aimé EYENGUE (3)

07 Juil

De la Fleuvitude

– interview avec l’écrivain Aimé EYENGUE

(troisième partie)

Est-ce qu’il y a un appareil méthodologique qui habille la « Fleuvitude » ?

– En vous référant à ce que je venais de vous dire tout à l’heure, vous pouvez réaliser simplement que la Fleuvitude nous impose une observation soutenue et minutieuse de l’environnement qui nous entoure ; or, les appareils en soi nous cantonnent, nous limitent dans des considérations toutes faites ou prêtes-à-penser, ce qui n’est pas la vocation de la Fleuvitude ; la Fleuvitude en soi n’est pas habillée, elle se présente à nous toute douce, en tenue d’Eve, comme le fleuve en tenue d’Adam ; elle est toute crue, toute nue, elle est toute brute, toute fraîche, comme le fleuve ; quitte à chacun de nous de se l’approprier, avec son instrument de travail et ses méthodes,  selon qu’il est griot, poète, musicien, artiste-peintre, romancier, historien, ou scientifique… en s’aidant ou en s’inspirant de la définition-racine de la Fleuvitude, à savoir, le retour aux sources, en remontant les fleuves, le temps, un arbre généalogique, l’histoire d’une nation, d’un peuple, d’une communautéà la quête de ce qui justifie ou explique la vie ou la mort de cette communauté aujourd’hui. Libre à nous tous, de déshabiller ou habiller la Fleuvitude avec nos mots et nos pensées actives, sans prendre l’eau (sourire).

Donc, on peut considérer que la Fleuvitude a plusieurs entrées, comme le fleuve, d’ailleurs, qui a plusieurs entrées, constituées de ses affluents… On peut partir de la poésie, des sciences humaines ou des sciences dures… pour ce faire : on a toujours besoin d’une source, d’un point de départ… Et, c’est cela, la Fleuvitude : le journaliste, tout comme le physicien, a besoin de sources… Du reste, de nos jours, les résultats de tout travail de recherche sont jugés peu fiables, voire invalides dans certains cas, si ce travail n’a pas de sources (il peut juste s’agir, dans certains cas toujours, de références biographiques)… 

Pour ma part, comme je l’ai déjà dit, je privilégie beaucoup l’observation, en me souvenant bien entendu d’une pensée de Louis Pasteur : « Lorsque l’observation est concernée, la chance ne favorise que l’esprit qui est prêt. » Ainsi, en observant, je fais notamment attention à ceux qui m’entourent, au sort qui leur est réservé, s’ils subissent les actes inhumains d’humains inhumains, s’ils croupissent sous les injustices ou les déséquilibres du deux poids deux mesures tout en étant des êtres humains comme les autres ; je m’emploie à l’observation de l’environnement qui m’entoure, avec tous les équilibres et déséquilibres planétaires à faire remonter à la surface, en parole, en prose ou en vers ; pour que les êtres humains ne disent pas qu’ils n’était pas au courant de l’ampleur ou la gravité de la décrépitude de notre époque en tous points. Je suis à la quête de l’équilibre planétaire, la Fleuvitude étant l’art de l’équilibre par les humains dans l’ordre des choses.

Après, à chacun sa méthode, chacun peut puiser, toutes les bonnes choses possibles, de l’énergie fédératrice, altruiste et bienfaisante, dans toutes ses ressources possibles, intérieures ou extérieures, notamment son terroir ou ses origines, ses racines, son histoire, l’histoire de son pays, sa mémoire, en toute liberté (c’est d’ailleurs cela aussi la Fleuvitude, la liberté de couler comme le fleuve (ce fleuve qui m’habite me repeuple, disait Tchikaya U Tam’Si ; le mensonge met le fleuve en colère, disait Sony Labou Tansi, comme pour nous dire sa quête et son penchant pour la Vérité crue) ; pourvu que l’on pratique tous la Fleuvitude, l’art des confluences et de l’équilibre dans l’ordre des choses… ou les histoires différentes…

Au-delà de toutes considérations méthodologiques, la Fleuvitude vise à explorer les chemins de la paix, tous les sentiers de l’apaisement et du renouveau humaniste, de la concorde entre les peuples, comme la mer ne refuse jamais le fleuve… Et, oui, la mer ne refuse pas les eaux du fleuve : c’est une évidence, non ? Les humains aussi peuvent simplement s’accepter, ou se tolérer, partout sur terre, peu importent leurs différends, leurs différences ou leurs divergences idéologiques… C’est dans ce sens même que la Fleuvitude est le retour aux valeurs qui sont à l’origine de la concorde entre les peuples à la recherche des confluences, des points d’accord, des ponts et des pans entiers dans la mémoire de l’Histoire.

Quels sont les instruments de promotion de la « Fleuvitude » ?

– Une fois de plus, ce sont les instruments de chacun de nous bien sûr : nos livres, nos conférences-débats, nos tables-rondes autour de la Fleuvitude. Soulignons-le, tout de même : tous les arts, dans l’immensité de leur richesse, sont les instruments par excellence de la Fleuvitude ; ils nourrissent les pensées et les innovations dans tous les domaines de la vie ; et rien ne peut se faire dans la vie sans passion artistique, et il n’y a pas de passion sans poésie ou vice-versa. Nous sommes tous les serviteurs de la Fleuvitude, d’une manière ou d’une autre, dans l’adoucissement des mœurs, dans la quête de l’entente et de la convergence dans nos approches différentes de la vie. La diplomatie peut également s’illustrer comme un instrument de la Fleuvitude ; en Afrique, on aurait bien parlé de l’Arbre à Palabre… pour évoquer la diplomatie, le dialogue concluant et la communication sage…

Vous savez, une pensée de Franz Fanon me revient sans cesse à l’esprit : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » A cet effet, la Fleuvitude est la mission de notre millénaire ; notre mission à tous. Elle est, à mon entendement, une mission de prise de conscience, de paix et d’humanité entre tous les êtres humains. Alors, nous sommes tous face à notre responsabilité devant l’Histoire : c’est à chacune et chacun de nous de porter la Fleuvitude ou de la trahir.

(à suivre)

Propos recueillis par Marilena Lica-Masala

Poète, prosateur, traducteur, interprète d’origine roumaine,

Présidente de l’association LAM de FRANCE (Les Arts Mètis de France)

Paris, le 6 juillet 2016

Mise en ligne le 7 juillet 2016

 

 

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